2oo6 - La saison des spectacles battait son plein. A la martinie, il y avait beaucoup de travail à faire, pleins d'expériences enrichissantes à vivre. Entre les poulains à débourrer, les juments à faire saillir, les vacanciers à emmener en promenade, les spectacles à préparer... Je ne savais plus où regarder, où me cacher pour espionner, où me réfugier pour observer chaque fait et geste des personnes que j'admirais alors le plus au monde. J'avais soif de connaissance, de savoir, de nouveauté, je ne demandais qu'à vivre davantage de choses et ainsi profiter de chaque détail pour enrichir ma culture et mes quelques acquis en pratique équine. Seuls les mercredis me permettaient d'appliquer, à cheval, mes observations et mes déductions, récoltées ici et là : Laurence nous accompagnait en balade. Wakan avait été vendu, je m'étais donc attaché à un autre cheval. Royal, un petit gris vraiment adorable. Je le prennais la plupart du temps. Je me rappelle de nos balades dans la forêt, à travers la campagne. Qu'est-ce-que j'ai pu m'amuser, avec lui ! J'ai pu expérimenter sur son dos mes premières figures de voltige, mes premiers galops sans étriers (avec les bras tendus à l'horizontal), mes premières randonnées, mes premières séances de mise en selle. Et puis un jour, Royal n'était plus là. Je ne sais pas ce qui a pu lui arriver. Et je l'ignore encore. Après cette douloureuse séparation, je n'étais pas pressée, je n'attendais rien. Reelito s'est véritablement imposé à moi. Je me rappelerai de ce mercredi toute ma vie. Ce mercredi où, comme d'habitude, je suis rentrée dans le paddock, un licol à la main, afin de choisir le cheval que j'allais monter. Je m'apprêtais à prendre Willow, un jeune cheval pie, pas facile du tout (qui me faisait tomber régulièrement, mais que j'appréciais car il était vraiment confortable, avec ses petites foulées qui me permettaient de galoper plus longtemps, derrière les autres cavaliers repassés au trot).
Et c'est alors que je l'ai vu.
Un petit cheval d'un noir innimitable, aux reflets roux, prostré dans un coin du mur, tout au fond du bâtiment. Il se tenait là, comme une ombre, dédaignant les autres chevaux. Je ne saurais pas expliquer, même aujourd'hui, ce qui s'est produit à ce moment là. Je me suis approchée de lui. Il a tourné la tête. J'ai plongé mon regard dans ses yeux. Il a plongé le sien dans les miens. Cela m'a coupé le souffle. C'est comme si j'avais été happée quelque part. J'ai tendu une main tremblante. Il l'a longuement reniflé, par ses petits naseaux doux et soyeux. Alors, je lui ai mis le licol. Il s'est laissé faire. Je l'ai emmené dans la cour, je l'ai attaché au mur, à côté des autres chevaux que mes amis cavaliers avaient pris. Michel n'a rien dit. Il m'a indiqué sa selle et sa bride. Et au moment de partir en balade, alors que je venais de grimper en selle, il m'a simplement dit : "Il s'appelle Reelito." Je n'ai su qu'après que je venais de monter le petit cheval espagnol d'une amie à Laurence et Michel. Un petit cheval noir très caractériel, qui était arrivé à La Martinie pour être redébourré, car Brigitte (sa propriétaire) n'arrivait plus à le monter.